Von Vidya Vanniasingam und Marie Bro
Dans de nombreux pays, une amputation entraîne aussi la perte de l’autonomie sociale et professionnelle. Non pas faute de solutions techniques, mais parce que les prothèses restent trop chères ou inaccessibles. Le projet "Liimba, porté par Handicap International, propose une réponse simple et efficace : récupérer, reconditionner et redistribuer les composants de prothèses usagées. Cette initiative soulève une question centrale : comment les règles du marché et le pouvoir économique influencent-ils l’accès à la santé et aux droits fondamentaux ?"
Dans le monde, des milliers de personnes ont besoin d’une prothèse pour marcher, travailler ou vivre de manière autonome. L'appareillage orthopédique des personnes amputées reste un défi dans de nombreux pays à faible revenu, tant en termes de capacité - personnel formé, existence de centres orthopédiques - que d'approvisionnement en composants de bonne qualité pour la fabrication de prothèses. Le problème n’est donc pas seulement médical : il est aussi économique et politique.
En Suisse et dans de nombreux autres pays européens, les prothèses sont souvent remboursées. Les adultes reçoivent une nouvelle prothèse tous les trois à cinq ans en moyenne et pour les enfants c'est tous les 6 mois. En raison d'une réglementation stricte, les prothèses usagées ne sont pas réutilisées, malgré la qualité de nombreux composants encore exploitables.
Aujourd’hui, les prothèses sont des produits de santé intégrés dans un marché mondial dominé par quelques grands acteurs industriels. Les progrès technologiques ont permis de développer des appareils toujours plus performants, mais malheureusement aussi plus coûteux. Pour beaucoup de personnes, l’accès à ces dispositifs dépend avant tout de leur capacité à payer ou de la solidité du système de santé. Ainsi, un besoin essentiel devient un produit commercial.
Cette réalité illustre ce que l’on appelle les déterminants commerciaux de la santé : la manière dont les règles du marché et les intérêts économiques influencent directement qui peut accéder aux soins et qui en est exclu. Dans le domaine de la réadaptation, ce sont souvent les personnes les plus pauvres ou vivant dans des contextes fragiles qui restent sans solution.
C’est dans ce contexte qu’est né le projet Liimba, porté par Handicap International. Son objectif : fournir gratuitement des composants orthopédiques aux populations les plus vulnérables dans 18 des 60 pays où l’organisation est active, parmi les plus pauvres de la planète où 44’500 nouveaux amputés y sont signalés chaque année.
Le modèle est simple : les équipes de Liimba collectent des prothèses usagées, les reconditionnent en composants prêts à l'emploi, puis les redistribuent via des centres de rééducation partenaires locaux. Ce procédé permet d’obtenir une prothèse dix fois moins chère que par les procédés habituels, élargissant considérablement l’accès aux soins.
Depuis 2023, plus de 4 tonnes de matériel et composants ont été reconditionnés dans l’atelier de Handicap International, et 2,4 tonnes ont été envoyés sur les programmes de l’organisation et de ses partenaires en Afrique de l’Est et Ouest. Plus de 4’000 personnes ont pu être appareillées et retrouver l’usage de la marche.
A titre d’exemple Nanut, 22 ans, qui vit à Madagascar. Sa jambe droite a dû être amputée à la suite d'une infection lorsqu'il était enfant. Il a grandi sans prothèse et se déplaçait en béquilles. En 2022, Handicap International lui a fourni une prothèse dans le cadre du projet Liimba. Deux ans plus tard, il a reçu une prothèse adaptée qui lui permet même de pratiquer le sport. Nanut est aujourd'hui totalement autonome, il travaille comme fabricant de meubles à Antananarivo et conseille d'autres personnes amputées en matière de prothèses.
© A. Perrin / HI
"Pouvoir se déplacer, travailler et participer à la vie sociale ne devrait pas dépendre des règles du marché." Vidya Vanniasingam /Marie Bro
Inspiré de l’économie circulaire, le projet Liimba réduit les coûts, limite le gaspillage et augmente concrètement le nombre de personnes appareillées. Il porte aussi un message plus large : la mobilité ne devrait pas être un privilège réservé à ceux qui peuvent payer.
En transformant ce qui est considéré comme une ressource inutilisable dans les pays riches en ressource essentielle pour les pays à faibles revenus, le projet remet en question la manière dont les technologies de santé sont produites, distribuées et priorisées.
Cette situation pose une question fondamentale : pourquoi l’accès à une prothèse, qui peut changer toute une vie, dépend-il encore autant du lieu de naissance ou du revenu ? Derrière cette situation se cache un enjeu de droits humains. Pouvoir se déplacer, travailler et participer à la vie sociale ne devrait pas dépendre des règles du marché.
En donnant une seconde vie aux prothèses, Liimba offre surtout une nouvelle chance à des milliers de personnes. Et il nous rappelle que la santé ne peut pas être pensée uniquement comme un secteur économique, mais comme un bien commun, où l’équité et la dignité doivent rester au centre pour ne laisser personne de côté.
Pour en savoir plus sur Liimba en Suisse : Liimba, une seconde vie pour les prothèses suisses | Handicap International CH