Von E. Bonaventure Savadogo
L’organisation et le fonctionnement des structures publiques constituent ensemble un déterminant capital de la qualité des choix de priorités et d’allocation des ressources. Pour le succès des réformes, il importe de savoir, de comprendre et de prendre en compte l’organisation et le fonctionnement de chaque système.
Qu’il s’agisse du développement en général ou du développement spécifique du secteur de la santé, les pays du sud, beaucoup plus qu’ailleurs, sont confrontés à un sérieux dilemme : des ressources très limitées opposées à des priorités multiples. Nous employons exprès le terme de priorités multiples, car souvent les besoins sont si immenses, si inter-liés et si difficilement hiérarchisables.
Face à une telle situation, il paraît évident et actuel que la question la plus complexe et d’ailleurs la plus controversée demeure celle de la planification allocative : décider de ce qui est prioritaire parmi la multitude de priorités et comment les maigres ressources vont être réparties et dépensées entres les choix opérés.
Depuis un peu plus d’une décennie plusieurs réformes du secteur de la santé sont proposées, soutenues et mises en œuvre dans la plupart des pays de l’Afrique subtropicale. Toutes ces réformes ont un point commun, la recherche d’une meilleure orientation des actions du système de santé publique, en insistant entre autres sur la structure de la dépense publique, sa qualité et son mode d’utilisation.
Nous nous proposons de vous présenter le cas du Burkina Faso afin de susciter les réflexions.
Cette présentation est avant tout basée sur notre connaissance et notre expérience d’une dizaine d’années de travail dans le pays. Il ne s’agit pas d’une étude systématisée et formalisée, mais d’une communication préparée récemment pour les besoins du présent symposium.
La situation décrite correspond le mieux à celles des pays de l’Afrique occidentale. De ce point de vue elle pourrait ne pas être généralisable partout en Afrique subtropicale. Malgré cette limite, le fond demeure le même.
Le Burkina Faso se situe en Afrique Occidentale. Étendu sur 274.000 km2; sa population est de 12.000.000 d’habitants (2002) avec un taux d’accroissement annuel de 3%. Il s’agit d’une population extrêmement jeune (47% ont moins de 15 ans) ; 85% de la population habite en zone rurale.
Quelques indicateurs :
Le secteur de la santé est caractérisé par le faits suivants:
Sur le plan administratif, le système public de santé s’articule autour de trois niveaux :
Un niveau central dont les principaux organes sont
Le niveau intermédiaire est représenté par 13 Directions Régionales de la Santé (DRS). Une DRS couvre entre 2 et 4 districts sanitaires. Il s’agit d’une structure déconcentrée de l’Etat ; ses organes sont plus ou moins calqués sur ceux du niveau central. Elle est dirigée par un médecin de santé publique.
Le niveau périphérique ou opérationnel est représenté par les 53 Districts Sanitaires dont les principaux organes sont :
Le choix des priorités
Le choix des axes prioritaires nationaux, c'est-à-dire les domaines prioritaires, est principalement et exclusivement du ressort du niveau central. La méthode d’identification tient en principe compte des besoins de la base et des orientations internationales. La décision finale appartient au Cabinet qui décide en général selon les orientations transmises par le Secrétariat Général. Mais à ce niveau il peut intervenir des choix reposant plus sur des bases « politiques » par oppositions aux bases techniques. Les organes les plus influents sont principalement le département de la Planification et le département Santé Publique. Le premier a le « monopole » des propositions d’investissements sur l’ensemble du pays et est chargé de la synthèse nationale des orientations stratégiques/politiques ; le second est chargé d’élaborer et de proposer les programmes de santé.
Le niveau intermédiaire a un rôle marginal dans le choix des priorités. Il peut être associé au processus, mais n’est pas impliqué dans la décision.
Le niveau périphérique ou opérationnel se base largement sur les axes stratégiques nationales définis par le niveau central pour choisir ses priorités. Cependant il dispose de la latitude, et ceci en fonction de sa capacité à mobiliser des fonds additionnels (ONG locales, communautés, projets locaux), d’inscrire dans sa planification opérationnelle, des priorités spécifiques. Les organes les plus influents à ce niveau sont : l’équipe cadre du district et l’organe représentant la communauté de chaque centre de santé (COGES). Cet organe est responsable des fonds communautaires mobilisés. L’équipe cadre dispose d’un pouvoir très important, en raison de sa position de « technicien professionnel » face à une communauté qui se considère parfois, profane en matière de santé.
L’allocation des ressources au sein des priorités
L’allocation des ressources nationales (budget de l’Etat et aide extérieure sous forme de projet d’envergure nationale) est du ressort du niveau central. Tout comme pour le choix des priorités, la décision finale appartient au cabinet qui décide en général selon les orientations du Secrétariat Général. Mais ici, l’organe le plus puissant est le département des finances. Il alloue le budget en fonction des orientations de la planification, mais il dispose d’un pouvoir de « coupes sombres ». De plus ce département contrôle l’essentiel du flux des ressources : entrées, sorties et justifications des fonds. Certains projets d’envergure nationale disposent d’une unité de gestion autonome, mais souvent fortement en rapport avec le département des finances.
Le niveau intermédiaire, ici encore, intervient peu dans l’allocation des ressources.
Le niveau opérationnel alloue les ressources reçues du niveau central selon les critères définis par le département des finances. Cependant ce niveau alloue les ressources additionnelles locales (fonds provenant des ONG locales, des communautés et des projets locaux) selon des critères convenus avec le partenaire local ou définis par l’équipe cadre de district. Le COGES, organe représentant la communauté, joue un rôle principal et dispose d’un pouvoir quant à l’allocation des fonds communautaires.
Le monitoring et l’évaluation
Les mécanismes de monitoring et d’évaluation annuelle sont du ressort du niveau central : le département de la Planification pour ce qui concerne les résultats et le département des finances pour l’utilisation des fonds (comptabilité, gestion, et justification).
Le niveau intermédiaire est responsable du monitoring et de l’évaluation au niveau des districts sanitaires de sa zone de compétence.
Le niveau périphérique, assure par l’équipe cadre avec l’appui du niveau régional le monitoring et l’évaluation des centres des santés. Les organes représentant la communauté interviennent dans le monitoring des fonds communautaires.
Tableau récapitulatif de l’autorité des organes selon niveau et fonction :
| Niveau du système | Principaux organes | Choix des priorités | Allocation des ressources | Monitoring et evaluation |
| Central | Cabinet | très forte | très forte | |
| Secrétariat Général | forte | forte | forte | |
| Département Finances | très forte | |||
| Département Planification | forte | +/- forte | forte | |
| Département Santé Publique | forte | +/- forte | ||
| Intermédiaire | Directions Régionales de la Santé | forte | ||
| Opérationnel (District de santé) | Equipe Cadre de District | forte | forte | +/- forte |
| Organes de concertation intersectorielle (CSD) | ||||
| Equipe de santé | forte | +/- forte | ||
| Organe représentant la communauté (COGES) | +/- forte | forte | +/- forte |
En terme de décentralisation du système de santé, le Burkina, après dix ans, a atteint des résultats encore mitigés : Les organes ont été mis en place. La décentralisation du pouvoir de choisir les priorités peut être décrite comme suit : les décisions majeures sont centralisées, mais le niveau périphérique dispose du pouvoir de faire des choix spécifiques et de procéder à un arrangement de ses priorités.
La décentralisation financière se présente comme celle du pouvoir de choisir : les ressources hautement significatives (les investissements, les recrutements) sont centralisées. Cependant le niveau opérationnel dispose de marges de manœuvre (depuis 1999 le budget de l’Etat alloue des crédits aux régions et aux districts sanitaires pour les dépenses de biens et services à travers les délégation de crédits) et d’un pouvoir de mobilisation et d’allocation de ses ressources locales.
*Présentation du Dr. E. Bonaventure Savadogo, MD, MSc, Economiste de la santé, Direction des Études et de la Planification, Ministère de la Santé du Burkina Faso, au Symposium 2003 de Medicus Mundi Suisse. Sa présentation powerpoint peut être consultée sur le site web du Symposium.