By Florent Jouinot
Avec son efficacité exceptionnelle et son administration semestrielle, le Lenacapavir à long effet d’action (LEN-LAI) représente une avancée majeure pour la prévention du VIH. Dans un contexte suisse où l’incidence ne baisse plus, où la majorité des nouvelles infections surviennent chez les HSH et/ou désormais à l’étranger et où la PrEP VIH orale reste insuffisamment déployée, cette innovation pourrait transformer la prévention. Mais son potentiel ne pourra être réalisé que si les obstacles structurels — prix, accessibilité, prise en charge, disponibilité territoriale — sont surmontés. Cet article explore les opportunités du Lenacapavir en PrEP VIH et les défis à relever pour garantir un accès équitable en Suisse.
Depuis la fin des années 1990, la Suisse a observé une baisse continue des nouvelles infections par le VIH. Pourtant, cette diminution semble avoir atteint un plateau ces dernières années. En 2024, près de la moitié des nouvelles infections concernaient encore des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH), groupe le plus exposé. Les autres diagnostics concernent autant de femmes que d’hommes cisgenres – souvent nées à l’étranger – ayant contracté le virus lors de rapports hétérosexuels.
Un fait marquant : pour la première fois depuis vingt ans, la majorité des infections semblent avoir été acquises à l’étranger. Parallèlement, l’incidence, autrefois très concentrée dans les centres urbains, tend désormais à s’uniformiser sur l’ensemble du territoire helvétique.
Malgré des efforts significatifs concernant le dépistage, le traitement précoce et en promotion de la PrEP VIH orale, les outils actuels atteignent leurs limites :
Dans ce contexte, un outil de prévention plus efficace et moins contraignant pourrait améliorer l’accès et réduire l’incidence.
Le Lenacapavir, commercialisé par Gilead sous le nom de Yeztugo® pour son usage préventif et de Sunlenca® pour l’usage thérapeutique, est un inhibiteur de la capside du VIH-1. Il agit sur plusieurs étapes clés du cycle viral, ce qui explique son efficacité remarquable. Son administration deux fois par an par injection sous-cutanée constitue un changement radical par rapport à la PrEP VIH orale quotidienne ou au Cabotégravir injectable en intra-musculaire tous les deux mois.
Une efficacité supérieure aux options actuelles
Les premiers résultats des études internationales PURPOSE - incluant diverses populations particulièrement exposées - sont spectaculaires :
Jamais un outil biomédical de prévention du VIH n’avait montré de tels résultats. Raison pour laquelle, les autorités américaine, internationales et européennes ont été si promptes à l’homologuer et le recommander.
Des enquêtes menées indiquent que la majorité des personnes éligibles préfèrent une injection semestrielle à une prise orale quotidienne.
Ce mode d’administration répond en particulier aux besoins de personnes qui :
Le taux de rétention exceptionnel observé dans les études confirme que le Lenacapavir pourrait élargir le public de la PrEP VIH, y compris auprès de personnes qui n’auraient jamais envisagé une version orale.
L'arrivée du Lenacapavir en prévention pourrait changer la donne dans plusieurs domaines clés :
Les HSH vivant en périphérie urbaine ou en milieu rural, moins connectés aux services spécialisés, sont aujourd’hui sous-représentés parmi les usagers de la PrEP VIH. Pour ce public, une injection semestrielle - administrable dans des services de médecine générale - pourrait offrir un accès plus simple et moins stigmatisant.
De nombreuses personnes ne recourent pas à la PrEP VIH orale car elles ne peuvent anticiper leurs rapports. Le Lenacapavir lève cet obstacle.
Les infections chez les usagers de PrEP VIH surviennent majoritairement lors de pauses. Le Lenacapavir minimise fortement ce risque grâce à une couverture prolongée.
La majorité des infections diagnostiquées en Suisse en 2024 ont été acquises hors du pays. Un outil de prévention discret, continu et robuste pourrait protéger ces personnes sans nécessiter une anticipation longue ou une gestion complexe du traitement pendant le voyage.
"Mais cette innovation ne remplira son rôle que si la Suisse garantit un accès équitable, financièrement supportable, et disponible sur l’ensemble du territoire. Compléter la stratégie VIH actuelle - aujourd’hui à la limite de son impact - nécessite de déployer tous les outils disponibles. Le Lenacapavir pourrait en devenir l’un des leviers les plus puissants." Florent Jouinot
Malgré son potentiel, le Lenacapavir n’est pas exempt de défis.
Comme tout traitement à longue durée d’action, l’arrêt des injections crée une période où la concentration plasmatique diminue lentement. Une infection dans cette phase pourrait :
Une information adéquate et un suivi prolongé après l’arrêt sont indispensables.
Comme pour la PrEP VIH orale, un moindre usage du préservatif pourrait entraîner une hausse des autres IST, des hépatites virales et des grossesses non planifiées. La PrEP VIH doit donc s’intégrer dans une approche globale : conseils, vaccination, dépistage, traitements, contraception.
Actuellement, une injection coûte plus de 10’000 CHF, soit plus de 20’000 CHF par an et par personne. Conformément au principe d’économicité de la LAMal, cela pourrait conduire à limiter la prise en charge aux personnes jugées « les plus exposées » en raison de leur réseau sexuel et/ou de leur comportement individuel et ainsi exclure de facto celles qui seraient pourtant exposées au VIH mais dans une moindre mesure ou dans des conditions différentes des limites édictées.
De plus :
Si le Lenacapavir pourrait n’être proposé que dans quelques centres spécialisés, des inégalités d’accès pourraient alors persister. Les expériences de stigmatisation dans le domaine des soins, particulièrement pour les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et les personnes trans ou encore celle ayant un parcours migratoire et/ou exerçant le travail du sexe, renforcent la nécessité de multiplier les lieux d’accès.
Pour libérer le potentiel préventif du Lenacapavir, plusieurs conditions doivent être réunies :
Le Lenacapavir à longue durée d'action constitue une avancée exceptionnelle : efficacité très élevée, acceptabilité forte, simplicité d’usage. Pour la Suisse, il représente un outil majeur pour relancer la baisse de l’incidence, réduire les inégalités et toucher des populations encore insuffisamment protégées.
Mais cette innovation ne remplira son rôle que si la Suisse garantit un accès équitable, financièrement supportable, et disponible sur l’ensemble du territoire. Compléter la stratégie VIH actuelle - aujourd’hui à la limite de son impact - nécessite de déployer tous les outils disponibles. Le Lenacapavir pourrait en devenir l’un des leviers les plus puissants.