De Thomas Vogel
Les entreprises humaines, lorsqu’elles reposent sur des efforts collectifs et coordonnés, sont fragiles. Cela est d’autant plus vrai lorsque les bénéfices individuels sont du domaine du probable et non du certain. La réalisation de buts communs se heurte aux intérêts individuels ainsi qu’à la préférence pour la récompense immédiate, plutôt qu’un bienêtre plus distant. L’idéal de la « santé pour tous » est-il de ceux qui pâtissent de la tension entre intérêt individuel et bienêtre collectif ?
L’an passé, au Symposium organisé par Medicus Mundi Suisse, plusieurs présentations ont rappelé l’importance, sinon l’urgence, d’agir collectivement pour sauvegarder la santé humaine. Si le contexte posé était celui des crises successives et des défis qui y sont liés, les propos échangés ont (re-)mis en lumière le paradoxe d’un intérêt collectif – connu et parfaitement rationnel – avec nos comportements individuels, dont la somme peut faire dévier la trajectoire souhaitée.
L’idéal de la « santé pour tous » est-il de ceux qui pâtissent de la tension entre intérêt individuel et bienêtre collectif ?
Pour me rassurer je me suis remémoré que
« nous vivons tous avec nos contradictions ». Rassurant, mais
pas satisfaisant. Je me suis donc permis d’examiner à mon tour brièvement la
problématique de la compatibilité d’objectifs communs avec mon égoïsme. En
voici quelques éléments :
Sans aller aussi loin que la béatitude, sans même espérer le bonheur – que pourtant tout le monde désire [1]- on peut se poser la question du sens de nos constructions collectives.
Quelles sont les fins de nos sociétés humaines ? En particulier, quelle sont les visées de nos systèmes de santé, quelles sont les attentes collectives que nous formulons à leur égard ? « On prouve que l’art médical est bon parce qu’il procure la santé ; mais comment est-il possible de prouver que la santé est bonne ? » [2] La santé est sans doute « bonne », si on la considère effectivement comme bien davantage que l’absence de maladie, tel que l’affirme la déclaration d’Alma Ata [3] adoptée il y a 45 ans.
Si nous pouvons nous accorder sur un (noble) but commun, celui d’atteindre collectivement le plus haut niveau de santé, comment s’assurer que nos comportements individuels permettront bien de tendre vers cet objectif ?
Lorsque nous envisageons les actions qui devraient être entreprises pour améliorer la situation sanitaire dans le monde, nous arrivons relativement rapidement à des consensus. Les mesures à prendre, les objectifs à atteindre ne font pas longtemps l’objet de discussions. Les plans sont partagés et communiqués largement. Pourtant, lorsqu’il s’agit de les mettre en œuvre les intérêts de chacun prennent souvent le dessus, les habitudes reviennent … et les progrès visés redeviennent des cibles lointaines. Lorsque j’emploie le mot « chacun », je pense à chaque entité, chaque acteur du système autant qu’à chaque individu. Si le but est commun, les modes de fonctionnement et les incitatifs ne permettent pas la convergence des efforts. Il ne s’agit pas que de divergences politiques, il s’agit peut-être des contradictions intrinsèques et fondamentales de la nature humaine.
Qui n’a pas en tête les bonnes résolutions que l’on prend en début d’année et qui dès le retour à la routine deviennent extrêmement difficile à concilier avec les contraintes et les habitudes ?Savoir ce que l’on devrait faire, même décider ce que l’on voudrait faire, ne veut pas encore dire réaliser ces objectifs. Si cela s’avère difficile au plan individuel (même si certains pourront se prévaloir d’une rigueur menant au succès), il faut bien convenir que sur le plan collectif, l’ambition formulée avec enthousiasme en réponse à un problème n’est que très rarement atteinte, bien souvent avec des efforts démultipliés ou des délais repoussés.
Dans le secteur de la santé, nous connaissons très (trop) bien ces tensions entre ce qui est souhaitable et la réalité, entre ce que nous devons entreprendre collectivement et ce que nous réalisons individuellement, entre ce que nous souhaitons maintenant et ce qui pourra être éventuellement réalisé, entre ce qui est visé et ce qui peut être atteint. Un seul rappel : « la santé pour tous en l’an 2000 » !
Savoir ce que l’on devrait faire, même décider ce que l’on voudrait faire, ne veut pas encore dire réaliser ces objectifs. Si cela s’avère difficile au plan individuel (...), il faut bien convenir que sur le plan collectif, l’ambition formulée avec enthousiasme en réponse à un problème n’est que très rarement atteinte (...).
« … il est certain que les hommes désirent le bonheur ; et, aussi imparfaite que puisse être leur façon d’agir personnelle, ils désirent et louent toute conduite des autres à leur égard, s’ils croient qu’elle favorise leur propre bonheur. » [2]
La santé humaine est un « bien commun » dont la préservation nécessite une reconnaissance et des actions concertée. La poursuite d’un idéal commun dépasse par définition les intérêts individuels. En ce sens, seule la coopération entre individus, entre sociétés et entre tous les secteurs d’activité, rend possible cette évolution bénéfique que nous désirons. Agir ensemble est notre salut.
Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, appliquait les propos suivants au changement climatique : « l’humanité doit choisir entre “la solidarité” et “le suicide collectif”. » Saurons-nous conformer nos idéaux et nos actions ? Pourrons-nous atteindre les buts que nous visons collectivement ?
Pour la santé, le choix n’est sans doute pas aussi radical mais il est sûr que la solidarité globale sauverait bien des vies ! Je ne peux conclure ma réflexion que d’une façon : il faut persévérer et poursuivre notre idéal commun de la santé dans le monde et peut-être contribuer au bonheur de chacun.
La santé humaine est un « bien commun » dont la préservation nécessite une reconnaissance et des actions concertée. La poursuite d’un idéal commun dépasse par définition les intérêts individuels.
Aristote définissait déjà le bonheur comme « bien suprême », le bien vers lequel tous les autres sont orientés.
John Stuart Mill, L’utilitarisme.
« la santé, qui est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en l'absence de maladie ou d'infirmité »