Expérience de solidarité dans des contextes de guerre ou de reconstruction post-conflit

L'accès aux soins: une revendication politique ou pourquoi soutenir la Palestine malgré tout

De Aude Martenot , ​Timothée Binoth , ​Luisa Sanchez, Viviane Luisier et Jean-Marc Richard

Soutenir des projets de développement dans un contexte de guerre: une question cruciale sur laquelle il s’agit de prendre une position politique. La Centrale Sanitaire Suisse Romande (CSSR) soutient des associations partenaires notamment en Palestine, plus précisément en Cisjordanie, depuis plus de 15 ans. Yes Theatre (YT), avec qui nous collaborons actuellement, réalise des ateliers de dramathérapie avec les enfants palestinien·nes ayant été détenu·es par l’armée israélienne. Dans le contexte d'occupation du pays, les violences physiques et psychiques sont nombreuses et le droit à la santé mentale est primordial.

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L'accès aux soins: une revendication politique ou pourquoi soutenir la Palestine malgré tout
photo: ©rdne-6646897/pexels

Depuis 2023 et le génocide perpétré par Israël, cet accès à la santé mentale est encore plus nécessaire. YT a étendu ses activités à la bande de Gaza, en travaillant en lien avec des psychologues, des psychothérapeutes et des organismes (notamment l’UNICEF) basés dans différentes villes de Gaza. La prise en charge d’enfants qui connaissent des traumatismes inqualifiables est non seulement une réaction humaine salutaire, mais aussi la seule solution pour envisager, un jour, un futur pour toute la population.

Le développement malgré un contexte de guerre

Dans son histoire, la CSSR a une longue expérience de solidarité dans des contextes de guerre ou de reconstruction post-conflit. Le personnel soignant fondateur de notre association a ainsi commencé par venir en aide aux combattantes yougoslaves contre le fascisme en 1944. Dans les années 1980, nos projets en Amérique centrale (Nicaragua, El Salvador) se développaient dans une situation politique des plus fragiles, au bord de guerres civiles. Nos actions ont donc toujours eu une couleur politique marquée. Elles soutiennent l’accès aux soins et le développement de personnel sanitaire malgré les circonstances, et participent ainsi à l’aide immédiate, au développement et à la recherche de la paix.

Pour nous CSSR, il est évident que le soutien à la Palestine, que cela soit en Cisjordanie ou à Gaza, est crucial. Il nous apparaît aussi clairement que les acteurs et actrices du projet sur le terrain sont les seules aptes à évaluer si le contexte devient trop difficile pour réaliser les ateliers prévus ou non. C’est pourquoi nous n’avons pas hésité lorsque notre partenaire nous a demandé de renouveler notre soutien au projet pour trois ans, en y incluant des activités dans la bande de Gaza.

La réflexion fut différente du côté de la Commission technique de la Fédération Genevoise de Coopération (FGC), qui a estimé le contexte trop dangereux pour soutenir le projet dans sa partie prévue à Gaza. Une réflexion s’en est suivie en petit groupe de travail, afin d’établir un protocole en cas de projet de développement envisagé dans une zone à risque. Parallèlement à cette réflexion d’ordre général, après plusieurs échanges, nous sommes parvenus à faire démarrer une nouvelle phase de notre projet palestinien, y compris son volet à Gaza, admis par la FGC, mais co-financé par un autre donateur.

" Au fil de notre histoire, des milliers de militantes ont assumé tous les risques pour venir en aide à leur prochain et soutenir leur lutte pour plus de justice."

Les trois dimensions de nos projets, un vieux concept

La réflexion ne fut pas inintéressante, car elle a permis de revenir sur la mise en avant d’un concept qui parait novateur, mais qui en réalité ne l'est pas: celui de «nexus». Largement utilisé dans les milieux onusiens anglophones, mais aussi dans les administrations (par exemple à la DDC) comme dans les milieux universitaires, le nexus[1] sert à décrire le mélange des genres entre projet de développement, action humanitaire et promotion de la paix.

Nous constatons que notre petite association met ce concept en œuvre depuis ses débuts. Concrètement, pour tout projet, nous menons une réflexion approfondie d’analyse des situations complexes, afin d’articuler sans confusion mais conjointement les trois composantes essentielles dans notre travail de terrain. Au fil de notre histoire, des milliers de militantes ont assumé tous les risques pour venir en aide à leur prochain et soutenir leur lutte pour plus de justice.

Dans l’exemple du projet de YT en Palestine, le «triple nexus» tant recommandé est bien présent. Il s’agit sans hésitation d’un projet de développement. Développement d’un réseau de psychologues, de travailleureuses sociauxales et culturelles qui coopèrent étroitement en analysant ensemble les situations complexes et en recherchant, avec chacun sa spécificité, des solutions adéquates dans leur milieu, en permettant aussi aux jeunes qui n’ont connu que la prison et pas d’école de se reconstruire et d’acquérir des compétences.

Il est aussi un projet humanitaire, apportant l’aide et le soutien à des jeunes gravement atteintes dans leur santé physique et psychique en raison des violences imposées quotidiennement par l’occupant. Il est enfin un projet de promotion de la paix, en permettant à ces jeunes de retrouver la parole, de s’exprimer en confiance, de dépasser les haines et l’esprit de vengeance, de s’ouvrir aux autres.

Une solidarité intelligente et combattive

Au niveau de la coopération internationale, alors que les progrès des pays en développement semblaient faibles en regard des montants investis, les années 90 ont amorcé un tournant vers une plus grande technicisation des actions mises en place dans l’espoir d’obtenir un meilleur impact. L’indice de développement humain (IDH) est inventé en 1990 et la Conférence du comité de développement de l’OCDE a lieu à Paris en 1994, visant «l’amélioration de la coopération technique», rien de moins… Il s’agit donc de trouver de meilleurs outils pour mesurer les avancées réalisées.

A un échelon plus proche de nous, les nombreuses attaques des partis de la droite suisse, tant au niveau national que local, ont aussi eu leur part d’influence dans les contraintes plus fortes auxquelles font face les associations lors de la présentation et la mise en œuvre de leurs projets. Avec pour conséquence notamment l’élévation des exigences dans la présentation des projets et l’emphase mise sur l’impact des actions proposées.

Pas toujours simple pour des projets comme les nôtres, dans le domaine de la santé, de mesurer l’impact des actions menées. Ailleurs ou chez nous, la mesure de l’impact est toujours délicate, tant les facteurs permettant des améliorations en santé sont divers et complexes. Comment mesurer les changements de comportement d’une population en matière d’hygiène ou de nutrition de manière précise? Comment parler d’autonomisation dans un futur proche, alors que la santé est un domaine qui ne «produit» aucun fonds lui permettant de s’auto-financer et que, dans la majorité des cas, les institutions locales ne sont pas en mesure de consacrer un poste budgétaire pour reprendre tout ou partie du projet?

Si l’on souhaite rester en lien avec le terrain, laisser les collectifs auto-organisés décider des actions qui sont les meilleures pour leur communauté (selon les souhaits de la déclaration d’Alma-Ata), alors remplir ces exigences relève parfois de la gageure. Et défendre un projet qui ne répond pas forcément à ces exigences, devient un acte politique fort.

Solidarité avec la Palestine!

Les discussions que nous avons menées pour la relance de notre projet en Palestine nous ont rappelé que chaque décision est politique. Et dans le monde de la Coopération internationale, depuis les annonces du retrait des Etats-Unis de l’aide internationale avec le gel des financements de l'USAID, cette affirmation en devient d’autant plus vraie.

Défendre notre projet d’accès aux soins en Palestine, y compris dans la bande de Gaza, ce n’est pas un acte neutre. Cela fait partie de la bataille qui vise à refuser la colonisation israélienne et réaffirmer une solidarité internationale entre les peuples, et non pas pilotée par des gouvernements. Bataille difficile. Nous avons passé une première étape et nous nous en réjouissons!

Dans un temps que nous espérons proche, nous souhaiterions pouvoir organiser des missions médicales prêtes à partir pour apporter une aide médicale aux Gazaouies. Ce ne serait pas un projet de développement, et ce ne serait probablement pas un projet soutenu par des fonds publics. Mais ce serait un véritable acte de solidarité pour favoriser l’accès aux soins, et gageons qu’à partir de là, nous pourrions élaborer des projets de développement plus classiques avec la population locale!

  1. Dans l’Antiquité romaine, le mot nexus désigne un citoyen qui, n’ayant pu rembourser une dette dans les délais impartis, devient de droit esclave de son créancier. Un terme qui serait donc plus approprié aux pratiques délétères des prêts accordés par le FMI et par la Banque mondiale à des pays comme la Grèce pour les enchaîner davantage.

Aude Martenot
Aude Martenot est secrétaire générale de Centrale Sanitaire Suisse Romande (CSSR)
​Timothée Binoth
Timothée Binoth est chargé de projet à la CSSR
​Luisa Sanchez
Luisa Sanchez est présidente de la CSSR et coordinatrice de mediCuba
Viviane Luisier
Viviane Luisier est sage-femme et membre du comité de la CSSR
Jean-Marc Richard est trésorier de la CSSR.