De Prof. Dr Emmanuel N. Sambieni, Felix Küchler, Rosine M’po, Nafissatou Sambo et Bouraïma Gnanli
Là où la contraception médicalisée trouve une acceptation faible, la démographie reste galopante. C'est le cas en Afrique de l'ouest. À la recherche d'une méthode culturellement et socialement adaptée, le programme "Maternité Désirée" est développé au Bénin depuis 2013. Les formatrices répondent à l'appel des femmes rurales pour les informer sur le cycle menstruel et pour leur apprendre à identifier les jours fertiles. Les femmes et les couples deviennent autonomes en matière de gestion de la fertilité. Une évaluation d’impact conduite début 2025 a démontré un taux d'acceptation de 84% et une efficacité de 83%. Cette approche éducative apparaît comme alternative prometteuse répondant aux réalités locales, là où les méthodes artificielles sont moins accessibles ou acceptées.
La population du Bénin est estimée à 14,8 millions en 2025 (UNFPA) avec une croissance démographique annuelle de 3% et un taux de fécondité de 4,6 naissances par femme. En matière de contraception c'est surtout l'implant d'hormones qui est proposé dans les structures de santé et avec des campagnes au niveau des collèges, quartiers et villages. Le taux d'acceptation de ces méthodes médicalisée reste faible. Il est de environ 15% dans les milieux urbains et 5% dans le monde rural (Ministère de la santé du Bénin, 2010). La raison principale est la peur d'effets secondaires et surtout d'une fertilité compromise après cessation de la méthode (Taverne et al., 2012).
Dans le cadre du pacte FP2030 des progrès sont signalés: La prévalence contraceptive moderne a augmenté de 9,0% en 2012 à 14,1% en 2022. La méthode la plus utilisée est l'implant, suivi par le condom, les injectables et le stérilet (FP2030). Puisque le nombre de femmes en âge de procréer augmente plus rapidement que l'utilisation de contraceptifs, le nombre de grossesses non désirées continue de croître: 200'000 cas en 2012 contre 240'000 cas en 2022 (estimations de FP2030).
Les connaissances sur le cycle menstruel et les signes de fertilité sont quasi inexistantes, voire erronées chez des femmes généralement non instruites, vivant en milieu rural. Le résultat en est un grand nombre de grossesses surprises qui souvent ont pour conséquence la faible autonomisation des femmes et la pauvreté des ménages. Le programme Maternité Désirée, en mettant l’accent sur le suivi de sa propre fertilité par la formation et l’accompagnement des femmes avec l’implication de leurs époux a cherché à améliorer cette situation critique. Comment cela se passe-t-il réellement ? Quels en sont les résultats et l’impact général sur les femmes et leurs familles ? Cet article rappelle la méthode enseignée et les résultats obtenus.
Depuis 12 ans, le programme intitulé Maternité Désirée, est mis en œuvre par l’ONG APESS, en étroite collaboration avec des communautés rurales musulmanes et chrétiennes. C’est un cursus d'enseignement et d'apprentissage sur le cycle menstruel et les signes de fertilité. En groupe de femmes et d'hommes séparés, les différentes phases du cycle sont expliquées. Les formatrices insistent sur la variabilité de la première partie du cycle. Ainsi les jours fertiles peuvent commencer immédiatement après la fin des règles ou aussi plusieurs jours plus tard. La fenêtre fertile peut être ouverte durant 3 à 8 jours. L'ovulation peut avoir lieu entre le 6ème et le 18ème jour voire plus tard.
Chaque femme est accompagnée par une formatrice jusqu'à ce qu'elle maîtrise l'art de l'auto observation des signes de fertilité, surtout la glaire cervicale. Le mari ou le partenaire est appelé à collaborer selon le désir du couple de procréer ou non. En effet la connaissance du cycle menstruel permet aussi de favoriser une conception.
Le seul matériel didactique consiste en la visualisation du cycle: des pierres rouges (jours de menstrue), des bâtonnets secs (jours non-fertiles) et des feuilles vertes (jours fertiles). Ce matériel sans frais se trouve partout. Les formatrices peuvent déposer différents cycles en parallèle afin de démontrer leur variabilité. Les apprenantes suivent leurs cycles personnels soit en déposant les objets sous leur lit ou en notant les symboles sur du papier. Au total environ 10'000 femmes et 8'000 hommes ont été formés. Souvent des villages entiers se manifestent afin que les formatrices (au nombre de 20) et formateurs (au nombre de 10) interviennent. Les formations ont lieu là où les apprenants le désirent: sous un arbre, dans une cour, à l'abri du bruit ou de regards indiscrets.
Dans un environnement traditionnel et patriarcal, l'autorisation des chefs doit être obtenu avant toute intervention au niveau d'un village ou quartier de ville. Aussi au sein du couple, le mari doit être d'accord que sa femme participe à la formation. Le plus souvent les hommes sont très intéressés à connaître les détails qui permettent de réguler la procréation. Ils participent volontiers aux explications sur le cycle et la fenêtre fertile. Des exercices pratiques en jeux de rôle permettent de surmonter les tabous autour du dialogue sur la sexualité. En s'inspirant les uns des autres, aussi bien les femmes que les hommes trouvent des façons verbales ou non-verbales, voire ludiques pour communiquer sur la procréation au sein du couple.
Déjà dans les traditions un espacement des naissances de 3 ans était voulu. On savait que des grossesses rapprochées compromettent la santé aussi bien de la mère que du nourrisson. La méthode utilisée pour permettre suffisamment de repos à l'allaitante était l'éloignement physique de la jeune mère qui rentrait chez sa famille d'origine pour une année environ. Cette tradition est en train de disparaître. L'éducation sur la fertilité est une possibilité de combler ce vide.
Au début 2025, une évaluation scientifique a été mise en œuvre avec des chercheurs de l'université de Parakou au Bénin. Dans ce cadre, 206 femmes formées selon la méthode "Maternité Désirée" ont été interviewées. L’efficacité observée est de 83 %, signifiant que 171 femmes interrogées n’ont soit pas eu de grossesse ou alors une grossesse désirée. Le taux d’acceptation est de 84 %, c’est-à-dire que la majorité des femmes ont utilisé la méthode après la formation, confirmant un fort intérêt pour cette approche. En multipliant le taux d'acceptation par le taux d'efficacité, l’impact du programme au niveau des communautés est de 70 %, démontrant son potentiel technique et social à compléter les stratégies de planification familiale existantes.
"À la recherche d'un nom pour ce programme, l'appellation "Maternité Désirée" est apparue. Elle exprime notre vision: toutes les grossesses seront - dans un avenir proche ou lointain - souhaitées. Les interventions abortives ne seront plus nécessaires. Ce qui est un rêve aujourd'hui peut devenir réalité." Felix Küchler, N’koué Emmanuel Sambiéni, Rosine M’po, Nafissatou Sambo, Bouraïma Gnanli
Le potentiel de cette approche éducative et naturelle peut être illustré ainsi: sur 100 femmes approchées 84 acceptent de suivre la formation et d'appliquer la méthode. Sur les 84 femmes qui sont entrées en matière, 83% réussissent cette auto observation naturelle pour des fins de conception ou de contraception. Le résultat est donc 70 femmes sur 100 obtiennent le résultat souhaité avec cette méthode. Le produit principalement proposé par les organisations de santé, à savoir l'implant d'hormones, a certes une très haute efficacité (99%) mais son acceptation par les utilisatrices potentielles est faible. Environ 10 femmes sur 100 utilisent cette méthode contraceptive.
La planification familiale naturelle a des avantages additionnels (Åhman et al., 2006). Une fois apprise, elle est dans les mains des utilisatrices, ce qui les rends autonomes (empowerment). Elle est sans coûts pour les bénéficiaires et sans effets secondaires. Les méthodes éducatives sont utiles aussi bien pour la contraception que pour favoriser une conception. La possibilité de procréer n'est jamais interrompue, ce qui correspond à une exigence aussi bien de milieux catholiques que musulmans.
La première libération: les méthodes médicalisée de contraception ont libéré les femmes et les couples de la peur d'une grossesse (Charbit, 1977). À la recherche de méthodes hautement efficaces les hormones féminines artificielles excellent. C'est la femme qui en subit les conséquences (Guttmacher, 2012). Parmi celles-ci l'infertilité prolongée après cessation de l'implant, des injections ou de la pilule contraceptive est une nouvelle peur très présente parmi les femmes en Afrique. Infertilité signifie souvent exclusion sociale. Il est possible maintenant de proposer une méthode qui rends les femmes et les couples indépendants des visites aux centres de santé et qui permet aux pays en voie de développement de maîtriser la démographie sans dépendre de produits qui viennent de l'étranger. (Tabutin and Schoumaker, 2020)
De nombreux témoignages de la part de femmes et couples formées dans notre programme parlent d'un changement de la relation au sein du couple en faveur des femmes. Auparavant, et dans l'ignorance concernant les jours fertiles ou non, l'homme imposait souvent son désir d'une relation sexuelle. Aujourd'hui c'est l'homme qui demande à la femme si le jour - ou la nuit - est propice selon la décision commune de procrée ou non. Des millions de femmes et de couples veulent réguler la procréation mais n'ont pas accès à de la contraception, puisque les services sont trop éloignés ou culturellement inappropriés. En conséquence, plus que la moitié des grossesses dans des pays comme le Bénin sont non-souhaitées (Sambieni, 2015).
L’expérience de formation et de suivi des femmes au Nord du Bénin pour une auto observation de leur fertilité est efficace et bien acceptée socialement. À la recherche d'un nom pour ce programme, l'appellation "Maternité Désirée" est apparue. Elle exprime notre vision: toutes les grossesses seront - dans un avenir proche ou lointain - souhaitées. Les interventions abortives ne seront plus nécessaires. Ce qui est un rêve aujourd'hui peut devenir réalité.
Åhman, E.L. et al. (2006) “Contraceptive use , fertility , and unsafe abortion in developing countries,” The European journal of contraception and reproductive health care, 5187(September). Available at: https://doi.org/10.1080/13625180500279813.
Charbit, Y. (1977) “La contraception après l ’ accouchement dans 11 pays en développement,” Population, 4(5), pp. 988–990.
Guttmacher, I. (2012) Grossesse non désirée et avortement provoqué au Burkina Faso. Causes et conséquences.
FP2030, global partnership family planning. https://www.fp2030.org/fr
INSAE Bénin (2013) Enquête Démographique et de Santé (EDSB-IV) 2011-2012, Statistiques sanitaires. Cotonou.
Ministère de la santé du Bénin (2010) Stratégie nationale multisectorielle de santé sexuelle et de la reproduction des adolescents et jeunes au Bénin 2010-2020. Cotonou.
Sambieni, N.E. (2015) Etude et analyse des déterminants socioculturels et communautaires des grossesses non désirées et des avortements, en particulier au sein de la tranche d’âge des 15-24 ans en milieu urbain, dans le district périphérique de Bogodogo dans la ville de Ouagad.
Tabutin, D. and Schoumaker, B. (2020) La démographie de l’Afrique subsaharienne au XXI e siècle, Population. Available at: https://doi.org/10.3917/popu.2002.0169.
Taverne, B. et al. (2012) Evaluation de l’impact bioclinique et social, individuel et collectif, du traitement ARV chez des patients VIH-1 pris en charge depuis 10 ans dans le cadre de l’ISAARV - Cohorte ANRS 1215. Rapport final. Dakar.